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Arrière-plan historique: La constitution linguistique de Bruxelles

La Belgique est devenue indépendante en 1830 – grâce à un soutien international mené par l’Angleterre – pour établir un état-tampon contre de futures invasions françaises. Le pays est coupé d’ouest en est par une frontière linguistique demeurée quasiment inchangée depuis le 6e siècle. Malgré des efforts d’unification depuis le milieu du vingtième siècle – le néerlandais est utilisé dans l’enseignement et les situations officielles--, la partie septentrionale du pays, la Flandre, abrite une population parlant une variété de dialectes germaniques. La partie méridionale, la Wallonie, est un territoire roman de longue date où le français est parlé ; une petite enclave germanophone, rattachée à la Belgique après la première Guerre Mondiale, est incluse dans la région wallonne. Bruxelles, la capitale, est enclavée en territoire flamand et constitue depuis 1989 la troisième région (appelée région de Bruxelles-Capitale). Elle bénéficie d’un statut bilingue français-néerlandais officiel.

Brussels Gewest

La distribution exacte des langues à Bruxelles est inconnue pour plusieurs raisons. En effet, le recensement linguistique a été interdit en 1961 suite au refus de plus de 500 administrations flamandes de pratiquer un nouveau recensement. En effet, les politiques flamands craignaient de voir la « tache d’huile » francophone continuer à contaminer les territoires néerlandophones autour de Bruxelles pour creuser un corridor francophone reliant Bruxelles et la Wallonie. En plus, l’équilibre entre le néerlandais et le français dépend des critères choisis : il est bien connu que Bruxelles est plus néerlandophone le jour que la nuit à cause du nombre de fonctionnaires flamands qui font la navette pour venir travailler dans les organisations gouvernementales flamandes situées à Bruxelles[1]. Enfin, Bruxelles est en fait une ville multilingue à cause, d’une part, de la présence d’organisations internationales telles que l’Union Européenne ou l’OTAN qui favorisent l’emploi de l’anglais comme lingua franca, et, d’autre part, à cause des communautés immigrées.

Dans un tel contexte de contacts linguistiques, le français parlé à Bruxelles est susceptible de posséder des traits spécifiques résultant à la fois de ses développements historiques et des contacts actuels. Cependant, les tentatives de description de cette variété ont été limitées, à part l’étude aujourd’hui ancienne de Baetens Beardsmore (1971), et une description détaillée de la situation contemporaine est nécessaire.

Quant au français pratiqué par la grande majorité des Bruxellois, il reste à décrire ; tout porte à croire néanmoins qu'il manifeste une grande diversité idiolectale, sans témoigner d'une spécificité régionale particulièrement marquée — il partage de nombreux traits avec le français en Wallonie — ni d'une standardisation à l'échelle de la capitale du royaume (Francard 1998 :16).

La constitution d’un corpus de conversations authentiques contribuera à identifier les traits propres au français à Bruxelles.

L’émergence du français à Bruxelles

Un simple coup d’œil à la carte de Belgique montre que Bruxelles est enclavée dans le territoire flamand. C’était en effet un territoire entièrement germanique à l’origine, comme le montrent tous les toponymes historiques.

On pense que le nom de Bruxelles dérive des mots de l’ancien flamand « broec » et « saal », qui signifient « settlement in the marsh (hameau dans les marais) » (de Ridder, p. 2). Aux alentours de l’an mil, le hameau a commencé à s’étendre grâce à sa position au carrefour de deux routes commerciales majeures : celle reliant l’Angleterre à l’Allemagne et l’autre joignant le nord et le sud de l’Europe. Bruxelles faisait partie du duché de Brabant, un domaine sous la suzeraineté de l’empire germanique. A l’époque, le Brabant recouvrait non seulement les deux provinces actuelles du Brabant flamand et du Brabant wallon, mais aussi Anvers et la province hollandaise du Brabant septentrional. Le Duché comprenant principalement des territoires germaniques, à l’exception de la zone agricole du « roman pays de Brabant », autour de l’abbaye de Nivelles, mais l’administration s’y faisait en latin, comme partout ailleurs en Europe à l’époque. A partir de 1290, les vernaculaires sont progressivement entrés dans les documents administratifs et le français s’utilisait  dans la partie sud du duché alors que le flamand se parlait dans le nord. Par ailleurs, Bruxelles semble abriter des francophones dès le 13e siècle (Baetens Beardsmore 1979 :231).Bruxelles s’est agrandie tout au long du 14e siècle grâce à son industrie textile prospère et a développé sa propre culture politique :

By 1422 Brabant had acquired a form of government that was beginning closely to resemble a parliamentary regime, in which the dukes were to some extent answerable to a kind of people's representation. Furthermore, long before the French Revolution of 1789, the citizens of Brabant had secured the right to depose their prince should he fail to honour his engagements. This "Privilegium Brabantinum" was to become a beacon for future liberation movements (and also for the drafters of the American constitution). (De Ridder, p.2) [En 1422, le Brabant avait acquis une forme de gouvernement qui commençait à beaucoup ressembler à un régime parlementaire, dans lequel les ducs devaient rendre des comptes à une sorte de représentation populaire. De plus, bien avant la Révolution française de 1789, les citoyens du Brabant avaient obtenu le droit de déposer leur prince s’il faillait à honorer ses engagements. Ce « Privilegium Brabantinum » allait devenir un exemple pour de futurs mouvements de libération (et aussi pour ceux qui ont ébauché la constitution américaine.]

En 1430, Bruxelles est passée sous le contrôle de la maison de Bourgogne, dont les ducs francophones amèneront une certaine influence française parmi les classes dirigeantes pendant leur séjour à Bruxelles. Suite à l’extinction de la dynastie bourguignonne en 1482, les Pays-Bas (grosso modo la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg actuels) sont passés sous la domination des Habsbourg dont l’administration impériale s’est installée à Bruxelles à partir de 1531 sous le règne de Charles-Quint. Son successeur, Philippe II, a combattu la Réforme, ce qui a créé beaucoup de ressentiment à Bruxelles qui accueillait de nombreux Calvinistes.

Bruxelles a ainsi pris part à la rébellion contre Philippe II et a accueilli Guillaume d’Orange comme roi. Alexandre Farnèse a réussi une reconquête partielle des Pays-Bas au nom de Philippe II et Bruxelles est restée sous la domination des Habsbourg d’Espagne jusqu’en 1713, date du passage à la branche autrichienne. En 1793/4, les Français ont envahi Bruxelles et le reste de la partie sud des Pays-Bas, donc le territoire tout entier a été  intégré à la République française en 1795. Si le français se parle alors principalement parmi les classes dirigeantes, il semble aussi pénétrer de façon restreinte les couches modestes de la population (Van den Bruwaene 1972). A en croire un tract publié par l’avocat Verlooy à la fin du 18ème siècle, un cinquième de la population bruxelloise utilise le français aux alentours de 1780.De 1793 à 1815, une politique de « gallicisation » systématique a été appliquée dans le sud des Pays-Bas. Après la défaite de Napoléon en 1815, les Alliés, et particulièrement l’Angleterre, ont décidé d’établir un état-tampon contre la France, et les Pays-Bas du sud et du nord, séparés depuis 1585, furent réunis sous le roi Guillaume Ier des Pays-Bas. Les réformes zélées qu’il a introduites dans le sud des Pays-Bas ont été mal accueillies à la fois par le clergé qui se méfiait d’un roi protestant et par les administrateurs locaux francisés. Une révolte contre le roi des Pays-Bas en 1830 a réveillé les espoirs français de ré-annexer les Pays-Bas du sud, mais ceux-ci ont été écrasés par la création d’un état indépendant soutenu par la communauté internationale guidée par les Anglais.

La création d’un état belge a favorisé l’utilisation du français à Bruxelles pour plusieurs raisons. D’abord, le français, alors la langue de toute l’élite européenne,  est demeuré la seule langue officielle du pays jusqu’en 1898 (McRae 1986: 25). La situation était exacerbée par le fait que toute éducation impliquait la connaissance du français, particulièrement à Bruxelles où l’enseignement primaire n’était disponible qu’en français jusqu’à la fin du 19e siècle (Treffers-Daller 2002: 51). Au niveau national, l’enseignement universitaire a été dispensé uniquement français jusqu’en 1930, date à laquelle l’université de Gand est devenue une institution néerlandophone. La promotion sociale que permet le français est telle qu’en 1979, à Bruxelles, seul un enfant sur huit issu d’un couple mixte est inscrit dans une école néerlandophone (Javeau 1997: 249).

Le prestige international du français contrastait fortement avec la position des dialectes germaniques parlés dans la partie nord du pays. Cette inégalité était encore renforcée par le retard économique de la Flandre agricole par rapport à l’industrie lourde du sud du pays, jusqu’à l’effondrement de celle-ci au milieu du 20e siècle.

Le français à Bruxelles à l’époque contemporaine

Depuis l’officialisation d’une frontière linguistique en 1928, les limites entre la Flandre et la Wallonie pouvaient être altérées en fonction des résultats du recensement linguistique, vu l’existence de communautés frontalières où des idiomes germaniques et romans étaient utilisés.


Map of Belgium

Dans les localités où 30% de la population parlaient l’autre langue nationale, cette minorité linguistique avait droit à des services administratifs dans sa langue maternelle. Si la langue minoritaire était utilisée par la moitié de la population, la commune était forcée d’offrir tous les services dans la langue minoritaire en plus de la langue régionale. Bruxelles, territoire historiquement flamand soumis à une forte influence française, était particulièrement exposée. Le premier recensement officiel tenu en 1846 révèle que la population bruxelloise utilisait déjà le français beaucoup plus fréquemment que celles des autres villes flamandes : 37 % comparés à 5 % à Gand et 1,9 % à Anvers. Entre les recensements linguistiques de 1866 et de 1947, le nombre de monolingues flamands est passé de 46,2 % à 9,5 %, alors que celui des monolingues francophones s’est élevé de 19,3 % à 37 %. En 1947, 24,4 % de la population bruxelloise étaient inscrits comme utilisant le flamand exclusivement ou principalement, et 70,6 % comme utilisant le français uniquement ou principalement (McRae, 1986: 295). Le recensement de 1947 (dont les résultats ont été publiés en 1954) s’est avéré dommageable pour la région flamande. En effet, la Flandre avait bénéficié d’un traitement plus favorable de l’Allemagne nazie à cause de leurs origines germaniques communes, et la collaboration avait été beaucoup plus répandue dans le nord du pays. A la fin de la guerre, un rejet délibéré de cette période sombre a mené une partie de la population à minimiser ses liens avec les dialectes flamands associés au Reich. Cela a eu d’importantes répercussions sur la frontière linguistique, particulièrement autour de Bruxelles, et cela mena 300 bourgmestres flamands à demander le retrait des questions linguistiques du recensement pour empêcher la « tache d’huile » de se propager davantage dans le territoire flamand. En 1963, les limites de l’agglomération bruxelloise ont été officiellement établies et confinées aux 19 communes. Six communes avoisinantes, situées dans la partie néerlandophone de la province de Brabant, obtinrent un statut particulier avec des « facilités » pour les francophones : Drogenbos, Kraainem, Linkebeek, Sint-Genesius-Rode, Wemmel et Wezembeek-Oppem (Witte 1993: 12).

Map of France

Sans recensement linguistique, les estimations sur l’emploi des langues doivent reposer sur des preuves indirectes comme l’inscription dans les écoles francophones et néerlandophones ou l’emploi des langues dans les services de santé. Toutefois, ces chiffres sont loin d’être fiables car ils ne rendent pas compte des familles multilingues ou de familles qui envoient leurs enfants dans des écoles dans l’autre langue pour maximiser leurs chances sur le marché de l’emploi largement multilingue à Bruxelles. La langue utilisée pour la demande de plaque d’immatriculation (6,24 % des demandes en néerlandais en 2010)[1] ou encore pour la déclaration fiscale semble aujourd’hui constituer l’un des indicateurs les plus sûrs de l’emploi des langues dans la capitale.

En 1997, soit 50 ans après le dernier recensement linguistique, le Centre d'Etudes interdisciplinaires de Bruxelles de la Vrije Universiteit Brussel se lançait dans la préparation d'un premier baromètre des langues, baromètre qui en est aujourd’hui à sa troisième édition. L’enquête est menée par une société de sondages, auprès de 2500 informateurs. Le tableau ci-dessous résume le pourcentage des personnes interrogées qui déclarent avoir une connaissance bonne ou excellente des langues citées  (Janssens 2013: 18) :

Corpus de Francais - Table 1
Tableau 1 : Proportion des Bruxellois qui déclarent posséder une bonne ou excellente connaissance des langues

Les trois baromètres ont révélé une diversité croissante des langues bien ou très bien connues à Bruxelles : 72 lors de la première édition, 96 lors de la deuxième et 104 lors de la troisième.Les résultats confirment ceux d’une étude de 1999 (citée par Van Parijs 2007)  qui montrait que les francophones natifs unilingues représentaient un peu plus de la moitié de la population bruxelloise. Si les personnes ayant le français comme l’une de leurs langues maternelles étaient prises en compte, cette proportion s’élèverait à près de trois quarts. Si finalement les personnes qui prétendent avoir une bonne ou très bonne maitrise du français étaient inclues, on pourrait avancer que Bruxelles est francophone à près de 95 %.

Si la diversité linguistique locale ne s’avérait pas assez complexe, il s’y ajoute une dimension internationale. Au cours des dernières décennies, Bruxelles a accueilli un nombre croissant d’immigrants internationaux qu’on peut séparer en deux catégories distinctes. D’un côté, des immigrants économiques comprenant une proportion significative de Maghrébins déjà familiers du français ont eu tendance à développer une diglossie impliquant la langue maternelle à la maison et le français à l’extérieur. Une telle configuration tend à évoluer vers la francisation de la deuxième génération. De l’autre côté, des migrants très qualifiés sont arrivés à Bruxelles via des organisations internationales comme l’OTAN et la Commission européenne. Ce groupe a tendance à rester relativement isolé dans des zones aisées, à envoyer ses enfants dans les écoles européennes et internationales et à adopter l’anglais comme lingua franca. Cette influence, couplée à la facilité de l’anglais, la plus romane des langues germaniques, comme outil de communication entre francophones et néerlandophones est susceptible d’influencer l’équilibre entre les langues dans la capitale belge.

Le français tel qu’il est parlé à Bruxelles

La variété de français parlé à Bruxelles ne doit pas être confondue avec le bruxellois, un idiome hybride attesté depuis la fin du 16ème siècle (Bernard 1997: 242) et répandu jusqu’à la fin du 20ème siècle dans le quartier populaire des Marolles. Celui-ci est caractérisé par des traits flamands – particulièrement aux niveaux lexical et phonétique – dans un moule morphosyntaxique français.

Treffers-Dallers (1999) a montré que le français à Bruxelles possédait plus d’influence structurelle du flamand bruxellois que d’emprunts lexicaux de cette langue. Quant à Francard (2010), il a étudié les influences germaniques dans le lexique bruxellois et a conclu que la plupart des mots germaniques utilisés à Bruxelles étaient compris en Wallonie, même s’ils n’y étaient pas activement employés. Il a suggéré que des mots issus de langues de l’immigration pourraient aussi jouer un rôle dans la constitution spécifique du français parlé à Bruxelles.

Dans un contexte linguistique aussi complexe, la position réelle du français à Bruxelles est difficile à déterminer. Le projet CFPB s’attache à dresser un portrait plus précis de cette langue, telle qu’elle est pratiquée dans la capitale belge.

Références

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